Les têtes en football : spectaculaires, mais risquées ?

« Avec quelle puissance il frappe la balle ! Quel coup de tête ! C’est de la folie ! », s’exclame Sascha Ruefer, le commentateur sportif de la télévision alémanique, alors qu’Erling Haaland, de la tête, propulse la Norvège en quarts de finale des mondiaux de football. Le football est le seul sport dans lequel les joueurs utilisent délibérément leur tête nue pour reprendre le ballon. Mais ce geste spectaculaire est de plus en plus regardé d’un oeil critique : il est suspecté d’augmenter le risque de démence.

Les défenseurs les plus exposés au risque

Les blessures à la tête sont particulièrement fréquentes en football américain et en boxe. Il est largement établi aujourd’hui qu’elles augmentent le risque de maladies neurodégénératives. Depuis quelques années, les scientifiques s’intéressent également de plus près au football. En 2019, une vaste étude écossaise a comparé les causes de décès documentées chez 8000 anciens footballeurs professionnels et chez 23 000 personnes témoins. Le risque de mourir d’une démence était trois fois plus élevé chez les premiers que chez les secondes. D’autres études sont parvenues à des résultats similaires.

Ces données ne permettent cependant pas d’établir une causalité entre le risque accru de démence et le jeu de tête. « Les études réalisées à ce jour présentent malheureusement des faiblesses méthodologiques », explique Nina Feddermann-Demont, neurologue et directrice du centre multidisciplinaire BrainCare, spécialisé dans les commotions cérébrales et la neurologie du sport à Zurich. « La charge liée au jeu de tête n’a pas été mesurée, mais uniquement évaluée par rapport à la position sur le terrain. L’étude écossaise était en outre une étude de mortalité ; les joueurs n’étaient plus là pour répondre aux questions. » Un lien précis entre la charge individuelle liée aux têtes et le risque de maladies ultérieures ne peut pas être établi en procédant de cette manière.

Certains indices indirects suggèrent néanmoins que les têtes pourraient jouer un rôle dans le développement d’une démence. Dans une étude, la fréquence des têtes a été analysée chez quelque 500 anciens footballeurs. Les joueurs qui effectuaient plus de quinze têtes par match ou entraînement avaient un risque trois fois plus élevé d’atteintes cognitives que ceux qui en faisaient moins de cinq.
 

L’analyse de la position des joueurs livre des indications supplémentaires quant à l’existence d’un lien entre le jeu de tête et les maladies neurodégénératives. Dans l’étude écossaise, les chercheurs ont examiné si le poste occupé sur le terrain influençait le risque de maladie. Ils ont constaté que les défenseurs, qui exécutent le plus de têtes, présentaient le risque le plus élevé ; celui-ci était cinq fois supérieur à celui des personnes témoins. Pour les gardiens, qui effectuent rarement des têtes, il était nettement plus faible et ne s’écartait pas significativement de celui du groupe de contrôle. 

Les mécanismes qui conduisent à une augmentation du risque de démence en relation avec les têtes sont insuffisamment étudiés. Certains éléments indiquent que des têtes répétées déclenchent des altérations cérébrales même si elles ne provoquent pas de symptômes immédiats. « L’imagerie médicale a montré que les têtes peuvent être associées à des modifications de l’irrigation du cerveau et à des processus inflammatoires », déclare Feddermann. « Les chocs infracliniques répétés peuvent, au fil des ans, entraîner des microlésions des fibres nerveuses et, éventuellement, une accumulation d’agrégats de la protéine tau. »

Jusqu’ici, les études se sont essentiellement concentrées sur les athlètes masculins. Pour les footballeuses, les données disponibles sont très fragmentaires. Certains éléments laissent toutefois penser que le cerveau féminin est plus vulnérable et que le jeu de tête pourrait avoir un impact plus marqué.

Le jeu de tête est regardé d’un oeil particulièrement critique dans le football junior. Chez les jeunes, le cerveau est encore en développement. Le crâne est plus fin, la musculature de la nuque plus faible et la charge subie à chaque tête est donc plus forte. Jusqu’à un tiers des commotions cérébrales chez les jeunes sont dues à des têtes. Dans ce contexte, on peut se demander s’il ne faudrait pas réglementer le jeu de tête dans les catégories jeunesse, comme c’est le cas aux États-Unis où, depuis 2015–2016, les têtes sont interdites dans les matchs et à l’entraînement jusqu’à l’âge de 10 ans. Dans la tranche des 11 à 13 ans, elles sont limitées à 30 minutes par semaine à l’entraînement.

« Du point de vue neurologique, il faudrait bien sûr éviter tout coup à la tête », déclare Feddermann, qui considère toutefois qu’une interdiction générale serait prématurée. Les chocs avec d’autres joueurs constituent la principale cause de commotions cérébrales. À elle seule, une interdiction du jeu de tête n’aurait donc que des effets limités. « Les têtes font partie intégrante du football », poursuit-elle. Les interdire ne ferait que déplacer les risques sans les éliminer. « Si les têtes ne sont plus autorisées, les joueurs et joueuses essaieront d’intercepter les balles aériennes autrement, d’où un risque de coups incontrôlés au niveau de la tête ou du haut du corps. » Feddermann conseille d’exercer prudemment le jeu de tête : appliquer une technique correcte, s’habituer lentement à la charge et renforcer la musculature de la nuque. Selon elle, il faudrait utiliser des balles plus légères, limiter le nombre de têtes par entraînement et définir clairement les balles qui peuvent être reprises de la tête.

Le football a considérablement évolué au cours des dernières décennies. Un grand nombre de données datent de l’époque où on utilisait de lourds ballons en cuir. Aujourd’hui, un ballon de football classique pèse entre 410 et 450 grammes. Feddermann résume : « Certains éléments laissent penser que les têtes augmentent le risque de démence, et il convient de les prendre au sérieux. Les données disponibles ne sont toutefois pas parfaitement claires pour l’instant. Pour tirer des conclusions fiables, il faut des études prospectives à long terme qui analysent le lien de façon systématique. »
 

Thomas Duning, médecin-chef de la clinique de radiologie de Brême-Est, s’est exprimé dans le même sens il y a une année dans la Deutsches Ärzteblatt, la revue des médecins allemands : « J’éviterais un entraînement intensif régulier du jeu de tête en football, sans toutefois l’interdire. La probabilité que les bénéfices d’une activité d’endurance comme le football l’emportent sur les risques liés à un faible nombre de traumatismes légers est très grande, de sorte que je conseille de ne pas dramatiser. »
 

Les études menées à ce jour sur le jeu de tête révèlent effectivement un élément positif souvent négligé : si les anciens footballeurs professionnels présentent un risque plus élevé de démence, leur taux de mortalité est globalement plus faible, à l’instar de leur risque de mourir d’une maladie cardiovasculaire ou d’un cancer. « C’est là également un point important », conclut Feddermann.

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